Un profil noir, un bandeau blanc relevé sur le front : la tête de Maure est l’emblème de la Corse. Son origine est débattue, son histoire, elle, traverse cinq siècles de luttes.
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Un profil noir sur fond blanc
Sur l’écu, un visage noir se détache de profil, la tête ceinte d’un bandeau blanc relevé sur le front et noué par derrière. Les Corses l’appellent U Moru, « le Maure ». Le symbole est ancien, puisqu’on le date du XIe siècle, mais son origine exacte reste controversée. L’explication jugée la plus probable le fait dériver de la bannière de la Reconquista : la croix d’Alcoraz rappelait la victoire du roi Pierre Ier d’Aragon sur les « rois maures » de Saragosse, en 1096,. Le premier emploi héraldique attesté remonte à 1281, sous Pierre III d’Aragon. Une autre théorie, plus rare, y verrait saint Maurice d’Égypte. Le récit reste donc ouvert.
Il faut se souvenir que la même figure a voyagé bien au-delà de l’île. L’ancien évêché princier de Freising, en Bavière, portait une tête de Maure couronnée, que l’archidiocèse de Munich et Freising a conservée et que Benoît XVI a reprise dans ses armes personnelles.
Une île donnée par le pape
Comment l’emblème est-il devenu celui de la Corse ? En 1297, le pape Boniface VIII concède à Jacques II d’Aragon la Sardaigne et la Corse, à charge pour le roi de se déclarer vassal du Saint-Siège. Dans les faits, la Couronne d’Aragon n’a jamais exercé sur la Corse un contrôle réel ; Jacques II renonce d’ailleurs à ses prétentions sur l’île en 1325. Mais l’image est restée : dans un armorial du XIVe siècle, l’Armorial de Gelre, une tête de Maure aux yeux découverts représente la Corse comme terre de la Couronne d’Aragon. Après les débarquements de 1346 et 1347, c’est Gênes qui s’impose sur l’île, pour plusieurs siècles.
Roi d’un jour, général d’une nation
À partir de 1729, la Corse se soulève contre Gênes. Le 12 mars 1736, un aventurier westphalien, Théodore de Neuhoff, débarque à Aléria. Le 15 avril, les insurgés l’élisent roi de Corse au couvent d’Alesani. Le royaume ne dure que quelques mois, faute d’appuis promis et d’artillerie, mais il inscrit l’île dans les cours d’Europe. Les deux camps utilisent alors la tête de Maure.
La seconde tentative, à partir de 1755, est celle de la République corse de Pascal Paoli. En 1760, le général fait retirer le collier qui entourait le cou du Maure et remonter le bandeau sur le front. Selon ses biographes, il aurait dit que les Corses voulaient « y voir clair » et que la liberté devait « marcher au flambeau de la philosophie ». Ainsi s’explique le bandeau relevé que l’on voit encore sur l’écu. L’Écossais James Boswell, qui a rencontré Paoli, publie en 1768 un récit qui fait connaître les combats de l’île à toute l’Europe ; Rousseau et Voltaire s’y intéressent.
La Corse française
Gênes, incapable de tenir son île, se tourne vers le roi de France. Après les traités de Compiègne (1756 et 1764), le traité de Versailles du 15 mai 1768 met fin à la domination génoise. Le ministre de Louis XV, Choiseul, songeait à l’annexion depuis 1764. La bataille de Ponte-Novo (1769) met fin à l’indépendance. La réunion de la Corse à la France est acquise le 30 novembre 1789, et l’Europe la reconnaît par le traité de Paris de 1814.
Aujourd’hui, la tête de Maure figure sur le drapeau de la Corse. Elle porte l’histoire d’une île carrefour de la Méditerranée, longtemps disputée entre Pise, Gênes, l’Aragon et la France, et dont l’emblème a changé de visage autant que de maître.
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